De Ushuaia nous avons traversé le canal de Beagle dans un petit bateau-navette pour nous rendre à la Isla Navarino. Nous voulions faire un dernier trek avant de rentrer, “Los Dientes de Navarino”, une marche de 5 jours qui commence et finit à Puerto Williams, dans la région du Cap Horn. Quand nous avons demandé au commandant de qualifier le temps qu’il faisait ce jour là, un temps couvert et nuageux où le soleil perçait de temps à autres, il a répondu que c’était “la gloria”, la gloire, et qu’une journée si splendide n’arrivait qu’une seule fois par semaine! La mer était calme et sur le trajet qui nous menait à l’île nous avons été accueillis par des pingouins, des cormorans et un troupeau de lions de mer qui sortaient la tête de l’eau pour nous dévisager.
1ère journée: après avoir dormis bien au chaud à Puerto Williams et avoir goutté la centolla, l’araignée de mer pêchée dans les eaux froides du canal de Beagle et exportée dans le monde entier, nous avons entamé vers midi notre première journée de marche sous un ciel presque sans nuages. La balade s’est avérée plus dure qu’on ne l’avait estimée. Au lieu des 4 à 5h prévues nous en avons mis 6 pour atteindre la lagune Salto. Le chemin, où plutôt la trace laissée par les randonneurs précédents, monte en ligne droite jusqu’au sommet du Cerro Bandera à 700m au-dessus du niveau de la mer, puis longe la vallée en suivant la ligne des arbres exposée au vent, dans les pierres et les éboulis. Parfois il faut traverser un petit amas de neige et escalader la pierre en s’aidant des mains. Mais le paysage est sans pareil. Du haut du Cerro Bandera nous avons une vue sur les eaux gris-bleues du canal de Beagle jusqu’à Ushuaia, et au fond de la vallée des lacs et des rivières s’enchainent, entourées de forêts de hêtre aux couleurs de l’automne et surplombées par les montagnes noires et blanches de Los Dientes.
2ème journée: il a plu toute la nuit mais au matin le ciel s’est dégagé. Un autre jour de gloire! On a passé la journée à chercher les cairns sur le chemin pour ne pas se perdre, à marcher dans les éboulis d’une lagune à une autre, et en haut d’un col on a pu distinguer au loin l’autre côté de l’île, toujours plus proche de l’Antartique. On a aussi vu les dégats que font les castors: des centaines d’arbres morts, blancs comme des squelettes couchés sur le flanc, et des barrages qui inondent la terre. Une fois arrivés au campement nous avons fait un bon feu de bois pour nous réchauffer. J’aurais bien fait cuire le dîner dessus mais Agnès m’a arrêté avant que je ne fasse fondre la poignée de la casserole.

3ème journée: encore une longue journée de marche à travers des éboulis et des marécages. Plus d’une fois on a perdu le chemin et on s’est retrouvés à grimper pour rien sur un gros promontoir ou à traverser un ruisseau en accrochant nos sacs aux branches. Nous avons finalement planté la tente au bord d’un lac pile au moment où la pluie commençait à tomber. Avant la nuit une brume blanche et légère est venue envelopper le Cerro Clem, une pointe rocheuse qui surplombe le lac, avant d’envahir les berges du lac. A l’abris dans notre tente nous avons entendu deux gros “plouf!” dans la nuit. Peut être des castors?

4ème journée: au réveil la tente est mouillée à l’exterieur et à l’interieur et les sacs de couchage sont humides. On a juste le temps de prendre le petit-déjeuner et de plier la tente avant qu’il ne se remette à pleuvoir. On se perd plusieurs fois sous la pluie à essayer de contourner des marécages, à grimper des collines et suivre des lagunes, dans la mousse imbibée d’eau, les hautes herbes et les arbustes qui nous agrippent les jambes. On a les chaussettes trempées dans nos chaussures. C’est à ce moment qu’on décide de cumuler la 4ème et la 5ème journée pour rentrer le soir même à Puerto Williams. Le paysage est toujours aussi époustouflant. Du haut d’un col, quand le soleil apparaît enfin après une montée presque à la verticale dans la bouillasse, on embrasse d’un seul regard la vallée Guerrico, les monts Lindenmayer qui la domine (du nom de celui qui a découvert et fait connaître ce trek), et plus à l’ouest le canal de Beagle et la cordillère Darwin. Il nous reste encore à descendre de l’autre côté du col en se laissant glisser sur les pierres et à traverser une forêt en grimpant par-dessus les troncs d’arbre déracinés qui barrent le passage.

Nous sommes rentrés à Ushuaia le lendemain soir par bateau-navette, et comme tous les jours le vent soufflait sur le canal de Beagle d’ouest en Est de sorte que notre petite embarcation passait par moments sous les vagues qui arrivaient de face. Le soleil se couchait doucement tandis qu’on essayait de deviner dans le lointain la location du prochain jet d’eau de baleines qui passaient par là.
Pour notre dernier jour à Ushuaia nous sommes allés voir une colonie de pingouins sur l’île Martillo. Nous sommes restés plus d’une heure sur l’île à les observer courir, jaboter, faire leur nid, bondir comme des torpilles hors de l’eau ou rester là à ne rien faire, à se gratter les plumes ou à profiter de la brise glacée qui soufflait. Il y avait 300 paires de pingouins de Magellan, petits et attachants, qui bientôt allaient suivre la nourriture dans les courants froids qui remontent le long de la côte argentine, quelques pingouins Papou, encore plus patauds que les autres quand ils marchent en se dandinant d’une patte sur l’autre les nageoires en arrière, et un gros pingoin Roi stoïque et imperturbable perdu dans la masse.


































































